13 fév 2013

En retenant l’équipe d’urbanistes Secchi&Viganò/Mensia, la ville se projette dans un avenir résolument démocratique et écologique, tirant donc le bilan d’un présent qui ne l’est pas toujours ou pas assez. Mais cet engagement est-il solide ? Compte rendu et analyse de Fabrice Massé

«Dans une ville où l’on a l’habitude d’un projet défini par le haut… », osa d’emblée le politicologue montpelliérain Emmanuel Négrier, et où « il est rare d’avoir une réflexion sur le long terme », confessa ensuite Hélène Mandroux, maire de Montpellier, la conférence inaugurale du 11 décembre dernier sur le projet urbain de la Ville à l’horizon 2040 fut « un moment, sinon fondateur, en tout cas novateur », conclut deux heures plus tard Michael Delafosse, adjoint à l’Urbanisme.

Entre-temps, au pied et autour de la tribune, deux cents personnes s’étaient pressées, chacune avide de découvrir les perspectives de l’équipe lauréate du concours lancé par la Ville un an plus tôt, le studio d’urbanisme Bernardo Secchi&Viganò, par les voix de Bernardo Secchi lui-même, architecte, et d’Hervé Nadal, économiste, président du cabinet Mensia. Membres d’association de quartier, étudiants et professeurs en architecture, militants écologistes, personnel municipal… si le public présent ne différait guère du public habituel pour ce type de réunion, une certaine sérénité régnait dans la salle. Christophe Moralès, vice-président de la communauté d’Agglomération de Montpellier, délégué à l’Urbanisme, également présent, rappela à son tour le contexte réglementaire imposé par le Grenelle de l’environnement et, en toute logique, chacun s’attendait à ce que lui soit présentée une vision écologique de la ville pour 2040. Et ce fut le cas.

Montpellier pas à son rang

Mais les exposés allèrent au-delà. C’est même un virage à 180 degrés que décrivirent l’architecte et l’économiste. Pour bâtir leur projet, l’un et l’autre dressèrent d’abord un diagnostic – « un exercice difficile pour qui est juge et partie », commentera plus tard Luc Doumenc, urbaniste lui-même et présent ce soir-là – M. Secchi resta d’abord dans la mesure : « Montpellier n’est pas très lisible. » C’est une ville « hédoniste » qui « tend vers l’individualisme ». Il expliqua qu’elle est faite de « ruptures », que les clôtures et les impasses sont autant de « fractures sociales » qui font obstacle à « la ville poreuse » qu’il défend.

Un diagnostic en partie posé par le plan Campus, à l’arrêt faute d’argent (325 millions pour rénover l’aire des universités). Puis, basculant peu à peu dans le vif de son projet, il appela de ses vœux « une ville qui se pose le problème du changement climatique de manière sérieuse», et déclara vouloir construire un avenir « vraiment démocratique. » Dans son acception, il s’agissait d’abord de rendre l’espace public à tous et « ouvert à tout le monde », y compris celui occupé par les voitures. « Je ne dis pas une ville sans voitures, mais ça arrivera. » Structurée autour des « continuités biologiques » que sont ses cours d’eau, la ville qu’il imagine veut ramener plus de convivialité entre les gens.

Un diagnostic en partie posé par le plan Campus, à l’arrêt faute d’argent (325 millions pour rénover l’aire des universités). Puis, basculant peu à peu dans le vif de son projet, il appela de ses vœux « une ville qui se pose le problème du changement climatique de manière sérieuse», et déclara vouloir construire un avenir « vraiment démocratique. » Dans son acception, il s’agissait d’abord de rendre l’espace public à tous et « ouvert à tout le monde », y compris celui occupé par les voitures. « Je ne dis pas une ville sans voitures, mais ça arrivera. » Structurée autour des « continuités biologiques » que sont ses cours d’eau, la ville qu’il imagine veut ramener plus de convivialité entre les gens.

Après l’intervention d’Hervé Nadal, la politique urbaine en cours ces dernières années fut plus nettement remise en cause. Selon l’économiste, Montpellier a vécu longtemps dans la « catégorie du dessus », grâce à une image bien « markettée », mais qui « ne correspondait pas à la réalité ». Si elle a néanmoins réussi « par certains aspects », elle n’est « pas à son rang » (22e) par rapport à sa production de ressources par habitant. M. Nadal avertit : « Ne cherchons pas à singer les grandes métropoles » mais inscrivons-nous plutôt dans « l’avant-garde environnementale ». Une bonne façon selon lui de « retenir les talents créatifs ». Mais les limites de l’exercice, il les pose : celle de la « gouvernance » du projet par rapport au « territoire » sur lequel il s’applique.

On songe aux communes littorales de Mauguio, la Grande Motte, Palavas, dont l’absence, dans cette gouvernance territoriale pertinente, assombrit d’emblée l’horizon 2040. On songe également à la « grande Agglo » imaginée sous Georges Frêche, de Sète à Nîmes en passant par Lunel, et capable de rivaliser, selon l’ancien président d’Agglo avec Toulouse, Marseille ou Barcelone, qui se voit donc retoquée.

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Elu de l’Agglomération en charge de l’Urbanisme et architecte lui-même, Christophe Morales critiqua de manière étonnante le bilan de son ancien président : « 35 ans de transformations désordonnées. » M. Moralès rappela cependant l’ampleur du travail accumulé pendant cette époque : Schéma de cohérence territorial (SCOT), Plan de déplacement urbain (PDU), Plan local de l’habitat (PLH)… Mais, malgré l’importance indéniable de ces réalisations, l’initiative reste à placer au crédit de l’Etat. Tout comme les « exigences de la loi Grenelle 2 » aujourd’hui, annonce M. Morales, qui rendent nécessaire la révision du Scot.

La concertation en question

Ce diagnostic tient lieu de bilan pour la majorité politique actuelle, et les orientations nouvelles formulées éclairent la gestion urbaine en cours d’une lumière crue. Le projet 2040 pourra-t-il s’engager, comme ses promoteurs le proposent, sur les bases plus démocratiques et plus écologiques initiées salle Pétrarque ? C’est le « défi qu’il faut se fixer », souriait M. Secchi pour qui « le projet de construire un futur démocratique sera le fond ». Dans le débat, M. Delafosse avait jugé utile de rappeler par deux fois que la parole de MM. Secchi et Nadal était « libre », soulignant de fait que cela n’allait pas de soi. Lorsqu’il annonça le recours à un cabinet d’expertise (Res Publica) pour mener la concertation (obligatoire de par la loi), peu d’enthousiasme dans la salle : « On sait ce que ça vaut », expliquera la présidente d’une association à Artdeville en fin de conférence « mais c’est une façon de mettre le pied dans la porte », positivera l’un de ses membres. Des balades urbaines seront organisées, au cours desquelles les habitants pourront faire part de leurs remarques aux professionnels ; des ateliers sont prévus pour favoriser la discussion autour des thèmes choisis et une permanence à la Maison de la démocrate sera assurée. La mairie s’engage pour que la contribution citoyenne soit en tout cas facilitée.

Mais pour le vieux routier de l’urbanisme, Bernardo Secchi, qui expliquait combien la marche fait partie intégrante de son métier – «Marcher, marcher, marcher, pour nous, la ville se pratique avec nos corps » – dialoguer avec les personnes rencontrées est la base. « On ne va pas dans les quartiers pour réunir les gens, parce que, dans ces cas-là, notre expérience nous dit qu’on arrive à connaître des choses qu’on connaissait déjà. Non, on pense qu’il faut les provoquer », venir avec un projet, dialoguer, mais aussi convaincre. C’est d’ailleurs le moment qu’a choisi ce soir-là M. Secchi pour interrompre l’exposé sur sa démarche consultative, déjà largement entamée. Sur l’écran qui illustrait ses propos, une image du littoral héraultais et de ses lagunes : « Là, je m’arrête un petit peu pour vous dire… Ecoutez ! Au sud de Montpellier, il y a une zone formidable, que nous appelons le grand parc littoral. C’est une zone qui est traversée par le chemin de fer, l’autoroute, la nouvelle autoroute, la nouvelle gare. C’est une zone qu’il faut sauvegarder et valoriser […] pour que ce rapport entre la ville et la mer ne soit pas vécu comme… “malheureusement on n’est pas sur la mer“. Non ! Mais “heureusement, on arrive à la mer en traversant un grand parc“.» Une vision qui rompt, une fois encore, avec celle qui prévalait depuis 1977 : « amener Montpellier jusqu’à la mer ». En filigrane, le message que le doublement de l’A9 n’est pas un projet qu’il soutient. L’A9 nouvelle n’est pas construite ; M. Secchi ne peut évidemment l’ignorer. Parce qu’il ne peut guère le dire, comme le rappelait M. Delafosse – sa parole est libre mais pas trop – sans doute a-t-il trouvé cette manière diplomatique d’exprimer son point de vue.

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Métropoles 2050

Télescopant l’actualité, les étudiants de l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Montpellier organisaient en janvier un symposium au Centre régional de documentation pédagogique sur le thème : Métropoles 2050. Un thème choisi parce qu’il « fait référence à de nombreux questionnements dans l’actualité », explique l’un d’eux, Johan Laure (auteur de l’image de une) : « L’évolution des villes en métropoles », notamment, ainsi que les prévisions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) « nous incitent à imaginer des utopies ».

Plusieurs personnalités réputées de la discipline se sont exprimées à la tribune, dont le charismatique architecte espagnol Francisco Mangado, de Pamplune, au style direct et parfois percutant.

Il a commenté un texte en expliquant modestement qu’il ne se sentait pas plus légitime que quiconque pour s’exprimer sur un terme si lointain « je ne suis pas un oracle ! »Citant le célèbre rapport Buchanan (1963), qui lanca le débat sur l’automobile et la ville, Francisco Mangado expliqua qu’il avait « profondément affecté les intérêts des constructeurs automobiles, quand en dénonçant la voracité spatiale de la voiture, il en a dévoilé les aspects négatifs, remettant en cause l’évidence incontestée de la voiture comme moyen de transport urbain. » Condamnant les cinquante dernières années de la pensée urbaine, il critique sur l’époque contemporaine : « les vrais problèmes de la ville sont en train d’être détournés : nous sommes induits en erreur avec de faux concepts qui semblent invoquer à la fois l’engagement à la modernité et l’espoir vain de technologies pour solutionner les problèmes politiques et sociaux. » En d’autres mots : « Les villes efficaces, les villes qui se suffisent à elles-mêmes, les villes intelligentes, les villes en réseau, les territoires en collaboration compétitive font partie des slogans que nous avons reçus comme des bombes. » Comme la plupart de ses confrères, il juge « la fragmentation administrative du territoire radicalement obsolète » et affirme néanmoins que « le plus important, c’est la décision politique ».

Enfin Francisco Mangado s’adressa plus directement aux étudiants par une exhortation : « vous avez l’obligation d’être critiques ! » •

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