Au départ de ce spécial liberté d’expression, une évidence. Un devoir quasi impérieux auquel nous ne pouvions pas déroger après les attentats de janvier. Puis vint le moment de l’action. Il plaça artdeville dans une situation doublement inconfortable. La première, habituelle : dire la vérité en prenant le risque de troubler durablement nos annonceurs institutionnels et s’exposer à leur censure immédiate. Tout journal qui dépend de la ressource publicitaire l’expérimente un jour et les journaux gratuits sont ceux qui en souffrent les premiers. La deuxième, inhabituelle : interroger sans concession des confrères sur la manière dont il gère cette situation… et risquer de passer pour un donneur de leçon. Mais allons au fond du sujet.

Si j’étais Rodrigo Garcia, je vous insulterais, chers lecteurs. Pour l’homme de théâtre, les choses vont de soi : oui, les spectateurs sont des idiots même si la plupart d’entre nous applaudissent lorsqu’il nous provoque ainsi sur scène. Ce fut le cas à Avignon, il y a plus de dix ans. De mémoire, Rodrigo Garcia y dénonçait notre «lâcheté» à nous fournir en émotions comme on fréquente un supermarché. Dans les rayons comme des sièges d’un théâtre, le produit doit être beau, la com’ accrocheuse et qu’importe si le contenu est insipide, formaté pour un palais otage ou issu d’un commerce peu glorieux. Tel est en substance le message que mon souvenir lacunaire a retenu. Mais je ne suis par Rodrigo Garcia, et chers lecteurs, chers annonceurs potentiels, je ne vous traiterais pas de lâches pour avoir trop souvent dédaigner ces pages pour d’autres plus complaisantes avec les pouvoirs locaux. En décembre, artdeville n’a pas paru, pour la première fois depuis dix ans : la crise évidemment, rien d’autre. Mais quelle crise ?

Etienne Schwarcz, directeur du centre culturel La Chapelle Gely, l’explique à sa manière talentueuse. Lui qui a été contraint par la Ville à la fermeture par une suppression brutale de subventions ; lui qui a initié notamment dans le quartier pauvre de St Gely-Figuerolle les guinguettes gitanes qui ont donné une expression joyeuse à un quartier malmené ; il écrit : «Faire et se taire. Et avoir de la patience. Moi je ne peux pas.»
Si 4 millions de Charlie ont défilé le 11 janvier en France et 100000 à Montpellier, l’émotion reste orpheline d’une réponse : quoi après s’interroge-t-on ? Mais rien ne vient. Pire, l’écho nous renvoie des menaces sur l’existence d’un théâtre, d’un festival ou d’un journal. La culture, la presse… Quels secteurs sont pourtant plus concernés par la liberté d’expression que ceux-là ?
Ici, La Chapelle, mais aussi le festival Hybride, La Panacée, les internationales de la guitare, l’Orchestre et l’opéra, le printemps des comédiens, Montpellier-Danse, Cinémed… font les frais de l’humeur chafouine d’un maire, président de la métropole ivre de son pouvoir. L’ingérence est la règle, jusque dans la programmation artistique des structures municipales ou de celles subventionnées par la ville – une fonction pour laquelle sont pourtant payés des directeurs artistiques y compris par la Ville. A la Panacée, la programmation initiale prévue a été annulée et une nouvelle imposée par le maire lui-même. «La Panacée n’est pas une république libre» répète M. Saurel à l’envi. Pas plus que les autres structures, visiblement. Ailleurs les Voix de la méditerranée, le centre culturel de Villeneuve-les-Maguelone, le théâtre de l’archipel de Perpignan…

Pour la presse, Midi Libre, TVSud, l’Hérault du jour, l’Agglorieuse, Montpellier-journal, artdeville sont malmenés par une conjoncture économique en berne et par les attaques plus ou moins directes, plus ou moins assumée des pouvoirs en place.
Concernant artdeville, notre dépendance vis à vis des annonceurs institutionnels était jusqu’ici gérable par leur pluralité. La censure qui pèse sur notre titre depuis les années Frêche (et son directeur de la communication, Laurent Blondiau – lire page 22) avait été levée à l’Agglo par Sophie Sallèle, directrice de cabinet de Jean-Pierre Moure, l’ancien président de Montpellier-Agglomération. Mais depuis l’élection de M. Saurel, la censure s’applique à nouveau : 100% des annonces publicitaires de la part de l’Agglo ont été supprimées ainsi que 50% de celles de la mairie, occasionnant une perte de 15 000 euros environ et le non renouvellement de deux emplois en contrats aidés. Par ailleurs, il est aujourd’hui naturel qu’à l’accueil des bâtiments publics, on vérifie la présence du logo de la collectivité locale dont ils dépendent avant d’autoriser la diffusion de artdeville. Et ce n’est pas toujours suffisant : à l’hôtel de ville, au pavillon populaire, au carré st Anne, à l’Agglo… le magazine est désormais interdit. A la Région, artdeville est toujours ostensiblement boycotté, alors même que certaines de ses structures satellites souhaitent y insérer leurs publicités. Ce ne fut pas toujours le cas, y compris sous Frêche, et nous espérons qu’à l’avenir les choses changeront.

Défendre vraiment la liberté d’expression passe par une garantie plus solide des financements de la culture et de la presse. Ces secteurs doivent être mieux préservés des sautes d’humeur d’élus locaux pas toujours bienveillants à leur égard, ni toujours fidèles à leurs promesses électorales. Il en va de la santé de la démocratie locale, que la crise use de façon nettement sous-estimée.

Fabrice Massé

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