Le scénario de sortie de crise planifié par l’association mézoise Négawatt jugé crédible lors du débat national sur la transition énergétique.

Chaque année, lors de ses Universités d’automne, l’association Négawatt fait le point pendant deux jours sur l’évolution de son thème de prédilection, la transition énergétique. Mais pour ce think tank écologiste, né à Mèze il y a douze ans, l’actualité conférait à cette rentrée, les 4 et 5 octobre, un plus vif intérêt. Alors que le Débat national sur la transition énergétique (DNTE) lancé par le gouvernement au printemps s’est achevé cet été, la contribution de trois membres de l’association a reçu à Paris un accueil plus qu’attentif. Chargés d’évaluer les dix scénarios de la transition énergétique proposés à ce débat, ces scientifiques, Thierry Salomon, Philippe Quirion et Christian Couturier ont démontré que le protocole « Négawatt » est le seul qui permet non seulement d’atteindre le résultat escompté, c’est-à-dire de diviser par quatre nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050, mais qu’il règle également la crise économique ! La mise en œuvre du scénario Négawatt créerait 632 000 emplois à l’horizon 2030. Mieux, cette transition inclut le renoncement à l’énergie nucléaire. Rien de moins.
INTERVIEW DE THIERRY SALOMON, PRÉSIDENT DE NÉGAWATT

Les courbes que vous avez présentées lors de vos universités d’automne ont véritablement soulevé la salle. Vous réglez non seulement le problème de l’emploi, mais aussi celui de la dette ! Votre scénario réglerait-il tous les maux de la Terre ?
On n’a absolument pas la prétention d’avoir solution à tous les maux de la terre. Déjà, ceux de la France, ça serait pas mal. Il y a deux niveaux d’analyse. Celui sur l’emploi au travers de l’étude de Philippe Quirion : les emplois directs, indirects, induits… Et, à l’occasion du débat sur la transition, les études sur des modèles macro-énomiques – qui sont toujours en cours – explorent de façon un peu fine comment l’argent éventuellement économisé est réintroduit dans l’économie. Est-ce qu’on va créer de l’inflation ? Qu’est-ce qui va se passer sur la dette énergétique ? Comment tout ça bouge ? Ce sont des modèles qui permettent d’essayer de regarder ce qui se passe.
À l’issue de ces présentations, vous a-t-on sauté au cou ?
Non, c’est pas tout à fait ça. Ce qui s’est passé, c’est qu’effectivement le scénario que nous proposons est prêt. Contrairement à d’autres qui ne le sont pas ou sont moins bien finalisés. Il a été mis sur la table très vite et dans la mesure où il est relativement volontariste, original et pose question, il a été un de ceux – si ce n’est celui – qui a été le plus observé tout au long de ce débat.
Cerise sur le gâteau, il intègre la sortie du nucléaire…
C’est pas une volonté idéologique, c’est tout simplement parce qu’on a essayé de faire un scénario qui réponde à trois exigences : la limitation de tous les gaz à effet de serre, pas uniquement le CO2, dans des contraintes et des niveaux très importants, compatibles avec une limitation à deux degrés de l’augmentation de la température de l’atmosphère. À ce que dit le GIEC (NDLR : Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), en quelque sorte, pour éviter des problèmes plus graves. Deuxièmement, un scénario qui fait face à l’épuisement des ressources naturelles, fossiles. Troisièmement, un scénario qui répond aussi à des impératifs de limitations des risques nucléaires et notamment à des risques futurs. Il a donc été mis sur la table pour la première fois les coûts en cas d’un incident nucléaire important. Un incident important c’est-à-dire un dégagement radioactif à l’extérieur de la centrale qui obligerait une évacuation dans un rayon de 20 à 30 kilomètres. Quelle serait l’incidence économique ? Il a été démontré par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) – organisme tout ce qu’il y a de plus officiel – qu’on arrive à des niveaux de coût pour la nation absolument considérables. Évidemment, l’évaluation est très difficile mais, l’ordre des grandeurs est de 500 à 2000 milliards d’euros, c’est absolument énorme.
On reste forcément incrédule face aux résultats de vos travaux. Quels sont les principaux points techniques qui font débat ?
Ce débat sur la transition énergétique nous a permis de nous confronter durant plus de six mois à un grand nombre d’experts, pour beaucoup très dubitatifs, au moins au départ. Et puis des organismes qui ne voient pas nécessairement ce scénario d’un très bon œil.
On comprend qu’EDF puisse être embarrassée.
Oui, parce que notre scénario heurte un certain conformisme et une situation actuellement bien établie. Mais en même temps, on retrouve à EDF beaucoup de gens qui s’interrogent sur l’avenir. On voit très bien, que les très grosses sociétés, contrairement à ce qui se passait il y a encore quelques dizaines d’années, ne vivent pas très longtemps si elles ne s’adaptent pas face à une évolution qui peut être très rapide. Or, l’arrivée des bâtiments dits passifs, sur lesquels il n’y a pratiquement plus de chauffage, c’est une vraie révolution. Une division par 5 à 10 des consommations de chauffage. On sait faire maintenant, c’est assez prodigieux.
Cet aspect-là de la transition commence à être bien connu.
Il y aura des choses qui vont aller très vite, comme les réseaux intelligents… ça bouillonne beaucoup. C’est aussi un gros navire avec, derrière, du matériel. Pas comme le téléphone ou les révolutions informatiques, mais de façon beaucoup plus légère avec mise en place de réseaux plus rapides. Là, il faut des moyens de production, de distribution, de transport… Une transition énergétique, ça peut s’évaluer.
Qu’en pensent les syndicats ?
Certains syndicats sont sur des positions très fortement conservatrices, d’autres sont assez proches de ce que peut dire Négawatt.
Ça ne fait surement pas plaisir à la CGT qu’on lui dise qu’à EDF on va supprimer de nombreux emplois ?
Oui. Il faut voir aussi que lors du débat national, les syndicalistes de CGT énergie ne représentaient pas la totalité de la CGT. Mais ils sont en effet très représentés dans ces entreprises, historiquement.
Dans les transports également. Un secteur qui selon l’étude de Quirion affiche un bilan finalement équilibré en nombre d’emplois.
On a une tendance dans l’automobile individuelle à voir des emplois fortement détruits. La survie de grands groupes automobiles comme PSA commence à être remise en question. Un modèle doit changer vers plus de transports collectifs, bien entendu ; d’autres types de voitures, peut-être. Passer à l’économie de ce qu’on appelle une économie de la fonctionnalité : fournir des services de mobilités et non pas nécessairement l’objet de mobilité. Et là, il y a beaucoup de travail, de réflexion ; tout ça est en cours. Quel sera le bilan global sur l’emploi ? Certains vont être modifiés, d’autres qui vont être supprimés, de nouveaux emplois apparaissent… Le bilan est assez compliqué. C’est tout l’intérêt de l’étude de P. Quirion. Elle analyse de façon sectorielle sur une quarantaine de postes ce qui va se passer.
Outre ces deux blocages, quelles autres entraves avez-vous identifiées à la transition énergétique ?
Une sorte de conservatisme bien français avec lequel on a beaucoup beaucoup de mal à avancer. Un défaut qui consiste à toujours aller rechercher la petite bête. « Ça ne peut pas se faire parce que… »
C’est peut-être une question de culture.
Là, vous versez dans l’a priori. Le problème majeur à la mise en œuvre de votre scénario n’est-il pas plutôt politique, en France en tout cas ? C’est une remise en cause radicale du modèle actuel.
C’est à la fois radical, mais en même temps, l’Allemagne d’Angela Merkel est en train de mettre en place un programme qui n’est pas tout à fait le même, mais qui n’en est pas énormément éloigné.
Il faut, par exemple, qu’il y ait une réappropriation de l’énergie par les citoyens : multiplier l’actionnariat ou tout au moins des participations en tant qu’associés dans les projets d’infrastructures locales, territoriales. Est-ce révolutionnaire ? Oui et non. Ça peut paraître un scandale absolu dans une France très centralisée mais quand on regarde le pays voisin, de taille à peu près comparable, on a l’impression qu’on est sur une autre planète. En Allemagne, plus de la moitié des équipements renouvelables appartiennent aux citoyens et sont donc déjà dans cette décentralisation, cette appropriation territoriale. Ça marche.
Ils sont même en surproduction. Un reportage récent d’Arte le relatait. C’est d’ailleurs un problème, semble-t-il.
Les Allemands se sont dotés vite de capacités de production. Plus vite peut-être que les problématiques de réseaux ou de distribution. Les problèmes de régulation de l’électricité, c’est absolument normal et ils seront résolus au fur et à mesure. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’on reporte sur le renouvelable des dysfonctionnements du marché ! Mais les heures de surcapacité sont très faibles, c’est 100 heures ou 200 heures ou des choses comme ça. •
Propos recueillis par Fabrice Massé
Toutes les études peuvent être lues et téléchargées sur : www.negawatt.org

Dans le Languedoc-Roussillon, l’État et la Région lancent ensemble le Plan de rénovation énergétique de l’habitat (PREH).

– Un numéro unique national, le 0810 140 240 pour être mis en relation avec un conseiller du Point rénovation info service (PRIS) le plus proche de son domicile.
– Un site internet dédié accessible à partir du site renovation-info-service.gouv.fr


Photo : Thierry Salomon, président de Négawatt

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